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1 janvier 2006 7 01 /01 /janvier /2006 00:00

Claudy Siar : « La France est encore dans une posture coloniale »
L'animateur producteur radio commente la crise culturelle française

http://www.afrik.com/article9238.html

mardi 27 décembre 2005, par David Cadasse

« La République est hypocrite et n'assume pas son passé colonial. »
L'animateur-producteur radio Claudy Siar ne mâche pas ses mots quant à
l'actuelle crise historico-culturelle que traverse la France. Une France
qui pousse selon lui au communautarisme et qui s'oriente vers une
société encore plus violente qu'aujourd'hui.

Loi du 23 février 2005 sur l'oeuvre positive de la colonisation, affaire
Dieudonné, SMS de Fogiel, émeutes dans les banlieues, stigmatisation des
minorités visibles par les médias et les hommes politiques, Claudy Siar,
producteur et animateur sur RFI, passe en revue l'actualité française
liée à la communauté africaine et afro-caribéenne. Une vision sans
concession qui souligne les ambiguïtés de la République.

Afrik.com : Que pensez-vous de la crise historico-culturelle que
traverse la France aujourd'hui ?
Claudy Siar : La situation est révélatrice d'une France sclérosée et
conservatrice. Une France à la limite d'un racisme qu'elle n'assume pas.
La situation est également symptomatique d'une classe politique
incapable de comprendre son peuple et ce qu'il veut, en particulier les
jeunes noirs, blancs ou maghrébins.

Afrik.com : La faute vient-elle uniquement des politiques ?
Claudy Siar : C'est aussi le résultat d'un travail médiatique qui a créé
un schisme entre les Français et a tué l'idée de la citoyenneté pour
laisser la place au communautarisme. J'ai vu les pires images. Une
France qui réprime les banlieues et applique une loi de 1955, de
l'époque coloniale, pour réprimer des Français. Cela me rappelle
l'Afrique du Sud blanche réprimant les nègres dans les bantoustans. La
fermeté employée pour dénoncer les violences aurait dû être la même pour
le combat pour l'égalité entre tous les Français.

Afrik.com : Les médias dénonçaient la violence des jeunes. Fallait-il
cacher cette réalité ?
Claudy Siar : La violence ne vient pas des jeunes, c'est une violence de
douleur, de ras-le-bol. Personne ne se doutait qu'après [la mort de deux
jeunes-8965] il aurait pu y avoir un tel soulèvement. La violence vient
en réalité de l'Etat. C'est une violence distillée à petites doses, sous
perfusion. La France n'assume pas son histoire et ce qui se passe
aujourd'hui est un retour de manivelle, de l'esclavage non accepté/non
reconnu, de la colonisation, qu'on tente même de réhabiliter par la
fameuse loi du 23 février 2005 sur l'oeuvre civilisatrice de la France.
Certes les voitures ont cessé de brûler, les interpellés seront
condamnés, mais la haine reste dans le coeur des gens, elle se transmet.
Pour les jeunes générations, leurs grands frères en prison sont des
héros, car rien ne changera j'en suis persuadé et la violence de demain
sera encore plus grande. Car depuis des décennies on discrimine les
parents ou grand parents de ces jeunes, à tous les niveaux de la société.
Cette France républicaine est enfermée dans son idéologie et tout ce
qu'elle prône ne s'applique jamais.

Afrik.com : C'est le modèle républicain effectif que vous accusez de
favoriser le communautarisme. Êtes-vous pessimiste quant à une évolution
favorable de la situation ?
Claudy Siar : La République ne s'est pas rendue compte qu'elle a parqué
et méprisé des gens. Elle ne voit que sa grandeur, la grandeur de la
France et de sa civilisation occidentale. Le pouvoir médiatique n'a fait
qu'exacerber le communautarisme. Donc oui, la France va vers un
communautarisme. Un communautarisme qui n'est pas dans la culture
française. Il sera donc plus dur, plus violent et plus injuste que le
communautarisme anglo-saxon. Je suis pessimiste au regard des réponses
apportées par L'Etat français, mais très engagé pour que les choses
changent effectivement.

Afrik.com : Beaucoup de jeunes dénoncent l'attitude des forces de
l'ordre dans la crise des banlieues à l'égard des Noirs et des
Maghrébins. Qu'en pensez-vous ?
Claudy Siar : J'ai entendu sur les plateaux TV des politiques mentir et
dire que ça ne se passe pas comme ça. C'est faux. Moi au moment où je
vous parle, les policiers lorsqu'ils me contrôlent le soir, ils me
demandent de sortir de ma voiture et me fouillent. Je pourrais me sentir
à l'abri de ce genre de choses, mais pas du tout : c'est la réalité dans
ce pays. Oui une partie de la police se comporte mal. Un policier m'a
dit un jour, parce qu'il trouvait que la voiture que je possédais était
un peu trop classe : « c'est des gens comme vous qui nous donnez des
complexes ». Ce à quoi j'ai répondu qu'il aurait fallu mieux travailler
à l'école. Un jour la police m'a fait sortir de ma voiture, m'a fouillé,
et m'a demandé si je n'avais rien sur moi. J'ai répondu à l'agent : «
Oui, j'ai un automatique dans le dos et de la drogue dans le coffre ».
Cela pourrait être dangereux pour un jeune de leur répondre comme ça,
mais je leur sors mon plus beau français pour leur montrer à quel point
ils sont bêtes dans leur comportement. C'est invraisemblable et ce n'est
qu'un épisode parmi tant d'autres histoires de confrontations avec la
police. Aussi je pars du principe que le feu aux poudres aujourd'hui
vient du comportement de la police envers les jeunes et du comportement
de la société française envers tous ces jeunes qui n'ont ou pas la bonne
couleur de peau, ou pas la bonne religion.

Afrik.com : Le traitement de la crise par les hommes politiques n'est-il
pas, à certains égards, à connotation raciste ?
Claudy Siar : Il y a effectivement un glissement dangereux, car on tente
de faire passer les émeutiers pour des étrangers. On est ici sur les
frontières du racisme. Lorsqu'on entend l'académicienne française Hélène
Carrère d'Encausse expliquer aux Russes que les émeutes en France sont
dues à la polygamie des Africains, on est dans un délire total. Pour
autant les politiques n'ont rien dit, tout comme les membres du
gouvernement. Il y a eu tellement d'autres propos qui nous ont amenés à
ça. Les propos d'Alain Finkielkraut, par exemple, parlant des
Martiniquais, victimes de l'esclavage qui profitent aujourd'hui du
système français. Ou ceux de Paul Nahan et d'Elisabeth Levy qui se
permettent de qualifier les cérémonies funéraires, suite au crash
d'avion au Venezuela où 153 Martiniquais avaient trouvé la mort, de «
ridicules et compassionnelles ».

Afrik.com : Que pensez-vous de l'initiative du Collectif Devoirs de
mémoires qui encourage les jeunes à s'exprimer par les urnes en prenant
leur carte d'électeur ?
Claudy Siar : Quand les banlieues brûlent, on appelle des jeunes qui une
fois devant les politiques, on l'a vu devant Sarkozy, perdent une grande
partie de leurs moyens. Ils ne savent exprimer correctement le pourquoi
du comment. On les ridiculise devant une grande partie de la population
française, tout ça pour que les gens disent que ces jeunes n'ont rien à
dire. On sait pourquoi Sarkozy a gagné 10 points dans les sondages.
C'est pourquoi les jeunes doivent absolument s'inscrire sur les listes
électorales pour botter le cul à tous ceux qui jouent de ça.

Afrik.com : En tant que personnage public de la communauté
afro-caribéenne, les autorités vous ont-elles sollicité pour vous
demander votre avis sur la situation ?
Claudy Siar : Officiellement mon propos n'est pas celui de quelqu'un
policé dans le domaine. On m'a posé des questions sur ce que je pensais.
J'ai envie de croire que certaines choses dites ont été retenues puisque
j'ai entendu des déclarations qui allaient dans ce sens-là. Simplement
dans les faits je ne vois rien venir pour l'instant.

Afrik.com : Dieudonné a fait couler beaucoup d'encre et nourrit une vive
polémique avec ses prises de positions sur les Noirs en France. Quel
rapport entretenez-vous avec l'humoriste ?
Claudy Siar : Quoi qu'il arrive Dieudonné est un copain. Je suis
d'accord sur le fond du combat, que je comprends complètement, parce que
c'est aussi le mien... mais je reconnais que sur certains points, je
n'aurai pas fais ça comme ça. Dans mes propos, je n'aurai pas
constamment cristallisé sur les juifs. Parce que notre combat ne mérite
pas qu'on jette l'opprobre sur d'autres, à tort ou à raison. Mais il y a
tout de même une chose qu'il faut lui reconnaître, c'est que sans lui il
n'y aurait jamais eu ce débat ouvert de cette façon. Jamais.

Afrik.com : L'affaire du SMS Fogiel a également fait grand bruit.
Etiez-vous entré en contact avec Marc-Olivier Fogiel pour lui donner
votre sentiment sur la situation ?
Claudy Siar : J'avais conseillé Marc-Olivier Fogiel. J'étais persuadé
qu'il prendrait la mesure de cela, ce qui n'a pas été le cas - peut-être
parce que pour lui il n'y avait rien de raciste dans son attitude - et
il l'a pris en pleine figure. J'ai la chance d'avoir un fonctionnement
très africain et afro-caribéen et très occidental à la fois. Donc
j'arrive à proposer des deux côtés les choses et les deux types
d'analyses. Ce que lui ne peut pas faire.

Afrik.com : Certaines personnes déplorent le fait que certains radicaux,
comme la Tribu K, avancent dans le sillage de Dieudonné. Qu'en
pensez-vous ?
Claudy Siar : On a un extrémisme qui résulte du rejet constant de nos
populations dans notre propre pays. A un moment donné, il est normal que
les gens se radicalisent. Il est normal que les gens aient un propos
plus dur et il est compréhensible que la colère se mêle à la haine. Je
ne jetterai jamais la pierre à la Tribu K, par exemple, même si je ne
suis pas d'accord avec certains de leurs propos. Je serai le dernier à
les condamner parce que je comprends leur colère. Plus jeune, j'avais la
même colère, mais je me suis dit que je ne pourrais rien construire pour
mes enfants.

Afrik.com : Au-delà des Noirs en France, n'est-ce pas l'ensemble des
rapports entre la France et l'Afrique qui sont également sur la sellette ?
Claudy Siar : La France est encore dans une posture coloniale, il faut
bien que les gens comprennent ça. On est dans un pays qui croît et qui
fait aujourd'hui croire à des Français qu'elle aide des pays d'Afrique.
Pour moi Bush est un criminel. Mais la posture américaine est de vouloir
coloniser des pays ou prendre des pays pour les mettre sous son
influence afin de leur permettre de consommer américain. Pour cela
l'Amérique a besoin que ces pays-là se développent économiquement. La
France fait l'inverse. Au lieu de donner une nouvelle autonomie et la
possibilité de se développer à cette sphère francophone, elle préfère
continuer à en faire des pays inféodés et des pays dans une extrême
pauvreté. Ceci dit la faute ne revient pas simplement à la France, elle
revient aussi à tous les politiques du continent.

Afrik.com : Quel geste fort faudrait-il pour que les Noirs puissent
vraiment avoir droit de cité en France ?
Claudy Siar : Aujourd'hui la communauté est, pour nous, la seule
possibilité de nous défendre, de faire entendre notre voix. Il y a plus
de dix ans les Afro-américains ont fait la marche d'un million d'hommes.
Il faudrait qu'on puisse faire la même chose aujourd'hui en France. On
sera peut être pas un million, la population n'étant pas la même, mais
nous pouvons être 100 000. Il est extrêmement important que nous
arrivions à faire ça en France. Et nous nous y attelons à travers
l'Union de la communauté noire de France. Mais lorsque je dis noir ou
afro, contrairement au paradoxe que peut susciter le nom de
l'association, je vais bien au-delà, c'est-à-dire que c'est aussi bien
l'Afrique que les Caraïbes ou l'Océan indien, que toutes les personnes
qui se sentent solidaires d'un combat égalitaire. C'est dans les statuts
de l'Union de la communauté noire de France. Il ne faut surtout pas
qu'on s'enfonce dans un communautarisme.

 Source de ce texte : http://www.afrik.com/article9238.html

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Published by Christian Boury - dans Actualités
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